2026-2027: l’ordre des raisons (du terrain) ou la déraison ( des partis) - Sophie Wahnich
2026-2027: l’ordre des raisons (du terrain) ou la déraison ( des partis)
Toute la difficulté aujourd’hui consiste à faire advenir contre la division du côté gauche, un commun capable de gagner véritablement les rênes du pouvoir politique en situation de danger extrême d’arrivée d’une extrême droite au pouvoir, quine ressemble nullement à celle de 2002.
Elle est désormais arcboutée à une internationale puissante comprenant les Etats-Unis de Trump, l’Argentine, le Chili, la Hongrie, l’Italie, pour ne parler que de l’arc occidental chrétien, où pour la première fois, un président des États-Unis affirme ouvertement son soutien à tous les partis néofascistes européens. Dans tous les cas on peut observer que des secteurs majeurs du capital se sont ralliés, en amont et en aval de victoires électorales, d’abord à l’illibéralisme puis au fascisme clair et net tel qu’un Elon Musk peut l’incarner. L’alliance des extrêmes droites et du capital n’était pas aussi vertigineuse et réticulaire en 2002. Elle n’était pas alors à l’initiative du capital.
En France l’extrême droite c’était encore malgré tout le fameux « diable ». Certes le Front national accuse l’UMPS, le « lobby médiatique » ainsi que l’ensemble de la gauche de cette disqualification en illégitimité démocratique, mais le danger du racisme, de l’antisémitisme, de la xénophobie et de l’autoritarisme permettent d’expliquer, sans l’appui des media, les grandes manifestations qui se déploient après le succès en 2002 de Jean-Marie Le Pen candidat au premier tour des élections présidentielles. La mémoire de la seconde guerre mondiale comme celle des fascismes est encore active. Aujourd’hui en contraste, la mort de Jean-Marie Le Pen a conduit à des discours renversants d’hommage à un « homme courageux », et non à l’opprobre qu’aurait du mériter celui qui manipulait et falsifiait cette mémoire en parlant de détail pour évoquer les chambres à gaz. La porosité entre les partis de ce qu’on appelle en 2002 le front républicain et l’extrême droite du RN se fait avec intensité autour d’une soit disant bonne nouvelle, la supposée fin de l’antisémitisme du RN. La légitimation de sa présence à la marche contre l’antisémitisme organisée à l’automne 2023 alors que les attentats du 7 octobre et la guerre à Gaza laissent encore dans la sidération ou l’emballement irréfléchi, un grand nombre de spectateurs de la situation, témoigne de la dédiabolisation organisée de l’extrême droite.
En toute logique face au RN et face à un front républicain d’ores et déjà perdu, -l’alliance de Ciotti avec le RN mais aussi la proximité d’un Retailleau ou d’un Wauquiez avec son idéologie, la complaisance de Philippe – pour ne citer que le plus saillant –, devrait conduire à unir d’une manière ferme l’ensemble des forces politiques qui se disent de « gauche » si cette terminologie veut encore dire quelque chose. Cela a eu lieu de fait avec la constitution d’un Nouveau front populaire aux élections législatives anticipées de juin 2024 et capable de rédiger un programme en seulement quatre jours sous la contrainte temporelle. Mais dès le lendemain d’une victoire relative, les atermoiements ont enrayé le processus dynamique, et aujourd’hui, le mort saisit le vif et les clivages entre les différentes forces conduisent à l’abime.
Car qui peut vraiment croire que la division en une multitude de candidatures aux présidentielles ne va pas dégoûter l’électorat du côté gauche qui s’était réjoui d’avoir évité le pire en se mobilisant d’une manière singulière et proprement existentielle.
Certes ce dégoût vient de la perversion des institutions par un président qui n’a jamais voulu appeler un premier ministre du NFP, accélérant le processus de dislocation de ce qui n’a pas eu le temps de devenir une véritable de force ; les mouvements et partis qui se disent représentatifs de la gauche en rajoutent sans cesse, d’une manière proprement irresponsable : ça s’entretue à longueur de liste what’s up entre LFI et PS, écologiste et PC, entre tous et tous. C’est la désolation.
Pourtant ceux qui espèrent un sursaut sont nombreux dans ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps le peuple de gauche, mais nullement chez les militants des partis politiques qui ont refusé la primaire ou qu’ils ont quitté de guerre lasse.
Certains disent que la démocratie ce sont les convictions et le conflit, oui c’est vrai quand la démocratie est ferme et solide, quand l’adversaire n’est pas fasciste ou poreux au fascisme, quand le risque encouru de cette division n’est pas aussi mortifère.
Alors pour enrayer le mal il faudrait le comprendre et tenter de proposer un véritable saut dialectique… celui là même qui permet de fabriquer en mai 1789 avec de la division l’assemblée nationale constituante.
Disons d’emblée que sans l’union de tout le Tiers Etat, de quelques curés et de quelques nobles, il n’y aurait pas eu de révolution. Disons encore que rétrospectivement, nous savons que cette union était faite sur des manières forts différentes d’envisager l’avenir mais que contrairement à aujourd’hui, tous n’en avaient pas conscience et qu’en conséquence, il leur a été plus facile de s’unir et de défier un contexte défavorable, le vote par ordre, pour le transformer en vote par tête et le forçage en incarnant le tout de la Nation et surtout une Nation déhiérarchisée, ou chaque voix compte.
Quel est aujourd’hui notre souci ? Un pouvoir trop grand et une attention trop grande donnée à l’élection présidentielle, piège de la Ve république. Un pouvoir trop grand donné aux pouvoirs exécutifs et policiers contre les pouvoirs législatif et judiciaire.
Il s’agit donc de renverser la logique et c’est notre quadrature du cercle.
Mais la multitude de candidats à gauche témoigne d’une dilution de la supposée importance et grandeur de la fonction à la De Gaulle. S’ils briguent cette fonction au lieu de se concentrer sur une conquête du pouvoir législatif, c’est qu’ils sont pris dans les rets du sempiternel constitutionnel et ne savent pas minorer l’élection présidentielle au profit d’une cohabitation entre deux couleurs politiques : un président qui ne ressemblerait pas à son premier ministre, cohabitation bien connue désormais des citoyens de la Ve république, et qui peut faire de la chambre la véritable puissance politique du pays à venir. Car, non il ne s’agit jamais de donner une chambre au président, car le président est un proto-roi et que nous aimons la république démocratique. Dans toutes les républiques , c’est le pouvoir législatif qui doit dominer, par les monarques fussent-ils constitutionnels.
La présidentielle est un obstacle à contourner car sur le terrain, les alliances peuvent se faire comme en témoignent déjà les municipales, même si ici encore les divisions peuvent faire perdre des mairies et du terrain, car s’insulter en mars 2026 ne permet pas de préparer sereinement les élections législatives de 2027.
Originellement la gauche devrait se préoccuper en premier lieu des législatives et laisser ce désir de règne présidentiel à d’autres, car le désir de chef, ne peut être un désir de chef démocratique, c’est une contradiction dans les termes. Certains disent vouloir un nouveau Roosevelt, mais il n’est pas un chef de parti qui dirige de bons petits soldats militants, mais un homme de crise capable de mobiliser des acteurs qui ont l’initiative de propositions dès lors que des principes ont été posés pour résoudre contre les trop riches, les questions du pays. Et c’est dans cette logique de rappel des principes jointe au fourmillement démocratique que le pacte se noue avec le peuple qui dit-on reprit espoir dans l’affirmation d’une responsabilité partagée des gouvernants et des gouvernés.
Alors, certes même s’il ne s’agit pas de déserter l’élection présidentielle, comment unir malgré l’élection présidentielle.
Pour préciser l’analogie avec la Révolution française : comment unir malgré la société d’ordre, comment unir malgré l’obsession présidentielle ?
En mobilisant un pacte gouvernants-gouvernés au niveau législatif. En affirmant depuis ce tricotage, depuis les acteurs de terrain que les grosses voix du national sont illégitimes à choisir d’être divisées. Bref, œuvrer à l’union sur le terrain législatif pour s’autoriser d’un saut dialectique pour choisir le candidat des présidentiels. Car à l’évidence, il n’y aura pas de primaire de gauche conséquente pour les présidentielles, mais il y a un désir de faire de la politique entre alliés sinon entre amis, au niveau local.
Nous avons le lieu de notre bataille pour l’union : les élections législatives.
Pour faire l’union sans chefferie, il faut de l’ancrage, du terrain, l’envers de la macronie, l’envers du RN, l’envers de la chefferie partidaire qui parachute ses candidats. Il faut donc s’intéresser d’abord aux législatives.
Il y va non pas de la nature des élections, mais de la nature du régime, présidentiel ou parlementaire, pouvoir de l’exécutif ou du législatif.
Pour gagner contre les privilèges des ultra riches, des climato-septiques, des lobbys chimiques et industriels, destructeurs de l’Etat social, contre les xénophobes, il faut des lois. Le projet est déjà fait. Celui du NFP convient au peuple de gauche, le reste est tactique politicienne, mais pour que ce programme ne reste pas lettre morte, il faut une vraie victoire législative et en conséquence présidentielle. Il s’agit d’abord « d’accommoder » la tradition présidentielle par la raison législative, dans un premier temps en s’y référant comme précédent, puis de substituer la raison à la tradition. « Prenez le pouvoir législatif à venir pour arbitre » c’est-à-dire le terrain, le pays, le peuple de gauche. Le désir de démocratie directe qui traverse le pays à gauche de ce moment historique, pourra ainsi entrer en scène et convaincre du pacte politique à venir. Il s’affirmera dans la demande faite aux partis de rejeter toute tradition présidentialiste, au profit de l’arbitrage du terrain organisé en vue des législatives. « On demande au partis de remplacer leur diktat (conférée par la tradition) par la citoyenneté (conférée par la raison). Alors seulement peut apparaître la commune élaboration.
Il s’agit d’opposer deux manières d’être au monde, l’art de négocier sur le terrain, l’art de décider depuis sa position de chef. D’articuler in fine horizontalité et verticalité pour entrainer un changement de régime sans renoncer aux présidentielles, mais en ayant un candidat unique, qui peut-être ne sera pas candidat d’union des partis mais sera le résultat de l’union des partis incarnés par du personnel politique, sur le terrain.
Il reviendrait en temps voulu à ces acteurs de terrain de proposer une manière de désigner ce candidat unique du terrain.
La résidera le saut dialectique.
En attendant, il s’agit de prendre la mesure d’un fait, Malouet, Mounier, Le Chapelier, Robespierre, Mirabeau, Sieyès ne partagent pas le même programme en 1789, mais ils ont une intention claire commune : mettre à bas l’Ancien régime,
C’est un combat douteux, difficile, plein de finesse, et une fois ce combat gagné, il est temps de se diviser. De débattre pour obtenir des gains face aux monarchiens, des gains face aux capitalistes, des gains face aux républicains de la propriété, des gains pour le gouvernement véritablement populaire. La défaite des plus radicaux est une défaite politique, une défaite de liens entre la dimension verticale du pouvoir et sa dimension horizontale.
Le travail que nous avons à faire est de convaincre à nouveau chacun des nôtres dans notre voisinage, que ça vaut la peine d’essayer de vraiment gagner contre l’internationale fasciste. Sur le terrain, le terreau.
Aucun événement ne s’accomplit dans la maîtrise d’un grand stratège qui appliquerait un plan d’action, mais il dispose de protagonistes et d’un terreau.
Changeons de protagonistes, ils ne doivent plus être les chefs de parti mais les acteurs du pouvoir législatif de demain. Préparer la réélection des élus NFP et hisser l’assemblée à une majorité, cela ne peut pas se décider par en haut. Ceux qui s’y engagent désigneront leur candidat d’union au présidentielles, alors le peuple de gauche décidera de son avenir en votant pour ce candidat ou en le récusant dans la vaine et traditionnelle logique des partis divisés avant que ce soit logique et raisonnable.
Sophie Wahnich, 24 février 2026.