Face au génocide, quelle place pour l’histoire ? Aires de morts, ou lignes de vie.

Face au génocide, quelle place pour l’histoire ? Aires de morts, ou lignes de vie.

1. Avons nous encore besoin d’histoire ?

J’ai souvent entendu dire que désormais, il ne faudrait plus faire cas de l’histoire du conflit israélo-palestinien si l’on souhaite faire advenir, sinon la paix comme harmonie, du moins la paix comme ligne de vie pour chaque peuple israélien et palestinien.

La première fois pour moi, c’était lors d’un colloque de la LDH organisé pour penser ce qui se jouait dans les lynchages et autres émeutes qui virent s’affronter en mai 2021 l’extrême droite israélienne, Ben Gvir déjà, et les Palestiniens citoyens d’Israël, las de rester simples spectateurs dans le conflit qui oppose leur peuple à l’armée d’occupation en Cisjordanie et à Jérusalem et aux colons qui s’en emparent. Ce colloque se tenait dans les locaux de l’EHESS à Aubervilliers, à l’initiative de la section LDH de l’école à laquelle j’avais adhéré. Le sociologue invité finit par dire explicitement : « il faut régler la question au présent et non pas en fonction des débats historiques ». L’anthropologue expliqua que l’histoire apparente n’était que le reflet d’une Nakba continuée et reflet de la structure coloniale du conflit depuis les tout débuts du mouvement sioniste. Le temps comme tel, sa forme, ses bifurcations voire ses boucles et autres nappes immobiles, ne faisait rien à l’affaire, encore moins les sujets de l’histoire, pourtant acteurs comme tels de gestes ayant permis cette Nakba. J’étais vraiment perplexe de voir la discipline à laquelle j’avais consacré ma vie, refoulée comme inutile voire pernicieuse. En mars 2025, le diplomate Gérard Araud a publié un ouvrage sur sa compréhension de cette région du monde et parle d’une « région accablée d’histoire ». Le titre annonce la couleur :  « Israël le piège de l’histoire ». Enfin dans le sens commun décolonial, tout était écrit d’avance dans l’idéologie sioniste, forme intriquée de nationalisme et de colonialisme. La dimension socialiste de ceux qui arrivaient depuis l’Europe des pogroms et les complexités de l’affrontement entre socialistes et nationalistes au sein même du mouvement sioniste avaient disparu. Quant au sens commun sioniste actuel tout est aussi écrit d’avance car le peuple juif a toujours été un peuple paria et que seule sa force étatique nouvelle lui permet de se défendre d’une position par essence dangereuse de peuple ou désormais aussi de pays sacrifiable. Selon ce sionisme nul n’a jamais aidé les juifs, donc se défendre serait toujours légitime qu’elle qu’en soit les formes. Là aussi pas d’histoire, un danger permanent et présentant des accès de flambée, discrimination, expulsion, dispersion, pogrom, extermination une vie juive est incommensurable et tout est donc permis.

L’histoire à chaque fois disparaît dans l’immémorial sempiternel, ou le pur présent du règlement à trouver. Immémorialisme et présentisme ont chassé les contradictions historiques et la possibilité de les observer, de les analyser et d’espérer les dépasser. L’histoire n’aurait plus rien à dire.

2. Et pourtant de fait de l’histoire, il y en a !

Comme historienne et comme historienne de la révolution et des ruptures violentes de l’histoire, l’adhésion à l’histoire froide du sempiternel réglé par les structures me semble plus que discutable car c’est absenter le rôle des subjectivités ou de ce que Haïm Burstin appelle le protagonisme, le rôle des alliances qui se font et se défont au gré de rapports de force, de victoires et de défaites, le rôle des contextes. Ces pourfendeurs de l’historicité du problème ou plus exactement du rôle que pourrait jouer le savoir historique dans la résolution du conflit font cependant cas de la reconnaissance de la Palestine comme Etat légitime, processus amorcé en 1988 dans le sillage de Yasser Arafat et de sa décision de reconnaître l’existence d’Israël. Parmi les pays ayant pris cette décision ce mois de septembre, deux Etats du dit « conseil de sécurité » . En toute logique ils seront à même de contrer les Etats-Unis. Ces derniers ne disposeraient plus que de leur droit de veto pour empêcher les résolutions contraignantes de l’ONU d’avoir une portée effective, que ce soit d’ailleurs à Gaza ou au Soudan, ou en Centrafrique lieux des génocides en cours selon l’expression qui semble désormais consacrée pour Gaza. Or l’évolution de ce rapport de force tant matériel qu’idéologique, c’est aussi de l’histoire. La visibilité de Gaza et l’invisibilité du Soudan aussi.

Dans une interview longue donnée à Elucid, la grande juriste de droit international Monique Chemillier Gendreau, pense que tout commence en 1919 avec la distribution des mandats sur la région aux Britanniques et aux Français comme puissances coloniales. Elle affirme dans le titre de son ouvrage paru aux éditions Textuel, que l’objectif du sionisme puis d’Israël depuis sa création a été de rendre impossible un Etat palestinien. Même si elle fabrique une ligne du temps très linéaire en expliquant l’insincérité des moments plus pacifiés, elle remarque cependant aussi, que  nous assistons à un chassé croisé historique de ce qui s’est noué avec la naissance d’Israël en 1947. Désormais, le découpage présenté par l’ONU en 1947 est récusé par le gouvernement israélien et réclamé par les acteurs politiques palestiniens représentés à l’ONU. Chassé croisé puisqu’en 1947, les Palestiniens arabes sous couvert de panarabisme avaient récusé toute négociation sur les propositions de l’ONU soit d’un Etat binational non découpé, soit de cette proposition de découpage, et que les Palestiniens juifs avaient décidé de refuser l’Etat binational et de prendre acte de cette proposition de découpage qui, certes ne les satisfaisaient pas pleinement, mais permettrait de fonder le pays désiré dans les conditions désirées : la reconnaissance internationale de sa légitimité. Force est de reconnaître que la situation a bougé et j’avoue que la sincérité des uns et des autres m’importe peu, car quel acteur de l’histoire abat ses cartes en toute transparence ?  C’est faire fi de la politique et de ce qu’elle peut produire, infléchir et inventer. Un certain sionisme veut toute la Palestine dite historique ou archéologique , mais d’autres au même moment  veulent un socialisme bien pensé et la paix , ce sont peut-être des dindons dans la terrible tragédie, mais sans nul doute que certains ont été sincères. Mais comme politiques ce sont des dindons. Le gouvernement de Vichy a prétendu faire bouclier mais pas pour tout le monde, mais ceux qui y ont cru étaient sincères, pas tous mais certains oui. Bref la sincérité n’est pas la question et elle est historiquement une question dite oiseuse car on peut difficilement sonder les cœurs de tout un peuple, de l’ensemble des nations. On peut par contre observer comment se comportent les gouvernements, usant du mensonge et de la reconstruction mythique pour faire oublier leur turpitude à leur propre peuple comme Ben Gourion et Golda Meir, ou entrainant tout un peuple dans une position ouvertement raciste et destructrice sans aucune vergogne comme aujourd’hui. Vouloir sauver les apparences, c’est penser que le peuple, s’il savait, ne serait pas d’accord. En tant que tel nous avons là un indice qui fait histoire. Le désir de justice sans doute habitait encore le peuple israélien, sinon pourquoi mentir, non pas aux autres mais aux siens ? L’histoire de ces mensonges a été faite par les nouveaux historiens israéliens et on les remercie d’avoir trouvé les traces de cette vérité gage de démocratie. Quand le mensonge règne en maitre, tout est fini. La post-vérité est bien un atout du nouveau fascisme.  La quête de vérités historiques complexes, le débat qu’il ne manque jamais d’occasionner, un gage de démocratie.

La juriste constatait encore que les reconnaissances tardives de l’Etat palestinien par les derniers venus dans cette décision qui s’égrène en fait pour 154 Etats déjà de 1988 à aujourd’hui, ont bien sur une portée symbolique, mais malgré tout trop tardive pour ouvrir de véritables possibles, car il ne restera bientôt plus rien d’économiquement viable de la Palestine découpée par la proposition Onusienne de 1947 dans un contretemps tragique. Et de fait, sans coup d’arrêt effectif, l’expansionnisme du gouvernement israélien actuel de nature nationaliste, autoritaire, fasciste, militaire et religieux conduit à la destruction des Palestiniens de Gaza et à leur monde au sens fort :  lieux, culture, espace symbolique et matériel, mais il conduit aussi à la spoliation par la colonisation des Palestiniens de Cisjordanie dans un non respect des droits humains élémentaires. Or même dans ce contexte, la ministre déléguée aux Affaires étrangères de l'Autorité palestinienne, Varsen Aghabekian Shahin affirme régulièrement  que la seule solution consiste à reconnaître un Etat palestinien vivant en paix et en sécurité aux côtés de l'Etat d'Israël.  A ce titre, l’Etat de Palestine s’oppose encore et toujours au Hamas et donc, continue à faire de la politique. Sans contretemps.

Quoiqu’il en soit, un tel chassé croisé témoigne d’une chose, qu’il y a bien de l’histoire et non du temps immobile et que même si les règlements internationaux sont des scènes  de joueurs de poker, il nous faut faire l’histoire de ces parties de cartes : celle des joueurs qui s’affrontent, des tripots qui les accueillent et des spectateurs qui les commentent. Et c’est bien entre ces trois acteurs qu’il convient de chercher les responsabilités historiques. L’injustice est toujours le fait d’un acte injuste, de ceux qui le louent et de ceux qui ne le contrent pas.

3. Quelle histoire utile pour la vie devons nous faire pour aujourd’hui ?

Alors comment faire l’histoire de cette région en vue de rouvrir des lignes de vie ? Après Fernand Braudel, qui avait eu le mérite de pluraliser les temps de l'histoire tout en marginalisant l'événement, les historiens de la réception, de l'opinion publique et de la mémoire[1] ont été sensible au  temps perçu. Ils ont mis en évidence des rapports de temporalité qui produisent un mode de présence au réel pour des acteurs donnés : mémoire vive qui peut conduire à mobiliser des références, des argumentaires, des affects non contemporains, projection dans le passé qui peut conduire à condenser une série d'événements sur un seul signifiant, projection dans le futur qui peut conduire à inventer un monde à venir, ce qu'on appelle aussi des utopies. Or ces différentes perceptions du temps interagissent en permanence et lorsqu'on tente d'étudier un devenir collectif, c'est à carambolage et un feuilletage du temps que l'on est confronté[2]. Ce feuilletage inclut les zones de repli, l'achronie enclavée dans les processus historiques, les zones où la perception ordinaire du temps semble disparaître, ce temps immobile au seuil du temps diachronique. Dans le carambolage se heurtent des expériences antagonistes et de rupture violentes, celles des guerres, des révolutions, des massacres enkystés dans les corps, les psychés, et les imaginaires sociaux. Des historiens se sont ainsi éloignés de la conception du temps homogène et vide du récit continuiste et historiciste. Dans ce feuilletage, il s'agit moins d'établir des généalogies que de comprendre des modes discontinus d'actualisation de phénomènes analogues, de ressaisir les possibles ouverts par un moment historique que de saisir des héritages sous forme de tombeaux. A propos de l'histoire des conventions, Bernard Lepetit affirmait qu'il faut renoncer à « établir les filiations que supposent les phénomènes auto-entretenus pour reconstituer les précédents que chaque moment réactive »[3]. Ce faisant, il affirmait lui aussi que « s'il fallait rechercher une origine au temps de l'histoire, ce serait dans le présent qu'il conviendrait de la situer »[4].

Notre présent, si nous ne voulons pas nous y résigner, appelle à une histoire complexe, car s’il y a du répétitif, c’est un effort de se rendre compte de ce qui continue à le nourrir. C’est un effort de dépasser l’immobile. C’est un effort de groupe, d’individu, de pays,  mais aussi un effort du monde.

 Analyser ce qui englue les uns dans l’abject, les autres dans la tragédie, les autres dans le sadisme oblige à ce saut d’une véritable refondation, de nos formes sociales, nationales ou pas, mais bien politiques. Cela ne se fera pas sans efforts, sans débats, sans engueulades, mais il faut dépasser la glue de l’histoire, et pour la dépasser, il faut comprendre ce qui la rend si collante, trouver des antidotes, où que nous soyons. Et ne pas croire qu’il suffit de dire non à l’histoire pour qu’elle cesse d’agir dans le présent.  

Ces tragédies mortifères qui nous concernent tous, qui que nous soyons, méritent d’être analysées selon les règles de la discipline historienne dans ses avancées les plus précieuses : ce présent de l’histoire de chaque séquence que l’on doit donc à Bernard Lepetit, car chaque séquence réactive ce qui était devenu souterrain, replié dans la  mémoire des groupes humains, selon les règles que nous avons apprises avec Maurice Halbwachs, dans la subjectivité et l’imaginaire des individus qui sont dépositaires non seulement des savoirs transmis -et pour l’histoire avec un degré plus ou moins intense de mythification, mais des émotions et des faits psychiques vécus ou transmis. Et oui le trauma est produit de l’histoire comme nous l’ont appris Françoise Davoine et Jean Max Gaudillière et fabrique des gouffres. Alors l’histoire se tord pour les éviter, mais fabrique se faisant des nappes immobiles du temps et du répétitif comme nous l’a appris Nicole Loraux dans son éloge de l’anachronisme.

Avec ces diagnostics peut-être sera-t-il possible de réactiver de la politique, de rouvrir des lignes de vie contre la mémoire barrée du conflit, car seulement alors, peut s’ouvrir avec des efforts, la possibilité de s’entendre. C’est pourquoi, il convient d’opposer à la guerre et au dialogue de sourds, la capacité à conflictualiser cette mémoire-histoire et à écouter celle de l’autre selon le beau titre de l’ouvrage paru chez Liana Levi en 2005.  Des historiens palestiniens et israéliens du secondaire et du supérieur avaient fait l’effort d’écrire leur histoire et d’écouter le récit de l’autre, deux récits disjoints par des tragédies entrelacées et disjointes en même temps, décalées temporellement. Ils avaient ainsi rouvert la possibilité de s’entendre. S’entendre au sens littéral entre eux mais aussi donner un outil pour que d’autres puissent s’entendre aussi. Faire cesser cécité et surdité pour ceux qui ne savaient même pas comment l’autre percevait la même histoire, vécue sur le même territoire, dans des camps opposés.

Au musée mémorial de Caen devenu musée de la paix, Leila Shaïd, grande diplomate palestinienne expliquait dans une vidéo enregistrée, qu’elle avait appris à comprendre les traumas des juifs arrivant d’Europe de l’Est, fuyant d’abord les pogroms perpétrés dans la Russie tzariste, puis ceux des réfugiés de la terrible expérience de la Shoah, mais que l’Europe s’était dédouanée sur le dos des Palestiniens arabes da sa responsabilité et que cela devait cesser.

Du côté Israélien ce travail aussi a été fait, dans la sphère savante et culturelle. Mais beaucoup de ceux qui l’ont fait ont quitté le pays et vivent à Berlin, Londres, New-York, Amsterdam, Paris…Ils sont nombreux à avoir perdu l’espoir de voir la vie reprendre ses droits après l’assassinat d’Yitzhak Rabin et la victoire de Benjamin Netanyahu, la seconde intifada, les guerres successives à Gaza, les roquettes sur Sederot et la mort qui rode dans tous les esprits. C’est pourquoi la position nationaliste domine le paysage, les Israéliens doués de pitié, que ce soit pour leurs enfants ou contre l’occupation sont redevenus diasporiques pour une part importante. Par définition un nationaliste ne fait pas l’effort de comprendre l’autre, a fortiori si l’autre est considéré comme un ennemi irréconciliable. Même les activistes aujourd’hui quittent le pays pour avoir reçu des menaces de mort après avoir œuvré à faire entendre la vérité occultée en Israël des événements de 1948, de 1967, mais aussi la vérité occultée de ce que le grand historien Tom Seguev appelle le 7e million, ce million de juifs israéliens qui s’est d’abord désintéressé du sort des juifs diasporiques d’Europe et même des réfugiés de la Shoah mais dont l’identité a  été finalement façonnée par l’expérience traumatique du génocide ouvrant des gouffres d’insensibilité au sort des autres dans une instrumentalisation difficile à contrer.

Entendre, voir, comprendre le regard et l’imaginaire de l’autre, le trauma de l’autre, les temps vécus et les temps psychiques de l’autre. En faire un ring pour élaborer le futur car oui, l’histoire vise le futur pas le seul présent et c’est à ce titre que cela vaut encore la peine de restaurer l’histoire dialectique, faite de contradictions à résoudre, à dépasser, à transmuter plutôt que de se repaitre de l’histoire froide qui vise à ce que rien ne change. Oui retrouver Marx, Sartre, Derrida, et tous les spectres de la dialectique permettrait de commencer à ouvrir un autre chemin. D’ailleurs Varsen Aghabekian Shahin affirme aussi que « La reconnaissance de l'Etat palestinien nous donne une perspective d'avenir ».

Le sempiternel n’est pas une perspective d’avenir.

4. Les tâches qui nous incombent

Ce présent appelle à résoudre plusieurs questions qui sont indistinctement historique et politique, si un génocide peut se perpétuer aujourd’hui c’est avec quel genre de complicités ?  Qui vent des armes,  sous quel prétexte ? Avec quelle visée, cynisme ou intérêts biens compris, ou encore aveuglement auquel on s’accroche avec l’intensité psychique que cela suppose face à ce qui ne peut plus être caché ? Mais aussi, quels genres d‘aveuglement, de déni, de surdité habitent nos sociétés, que faut-il dénouer pour les rendre à nouveau vivantes et capable de protester en y croyant, en croyant à la vie plutôt qu’en croyant que la vie des uns suppose la mort des autres ? C’est aussi l’histoire de ces processus qu’il faut faire pour nous obliger à tous faire un saut vers la vie comme valeur politique, non le seul sauvetage des corps avec des colis qui arrivent du ciel mais bien celui d’une perspective vivante qui donne l’envie d’être au monde commun plutôt que de le quitter, de se replier sur son quant à soi, son jardin, sa famille, son confort.

Sans doute faut-il comprendre en premier lieu d’où vient l’absence d’émotions des acteurs guerriers à l’égard même de leur propre peuple. Envoyer des jeunes soldats au front pour perpétrer un génocide, des atrocités, les voir revenir en choc post-traumatique c’est n’avoir même pas pitié des siens, comme en témoigne la subalternisation de la question des otages, pour la première fois en Israël. Les massacres du 7 octobre 2023 étaient par définition une attaque kamikaze qui sacrifie des centaines de milliers de vie palestiniennes pour prétendre à un honneur de guerriers antisémites et virilistes ayant massacré et violé plus d’un milliers de vies juives donc. Cela ne légitime en rien la guerre réplique génocidaire, mais il faut quand même ne pas  protéger la vie. Il faut accepter de faire cette histoire là, comprendre au présent ce qu’elle réactive.

Mais du côté des spectateurs européens, notre sadisme collectif est incommensurable, spectateurs gouvernementaux bien sur, mais pas seulement, -en témoigne la difficulté à trouver un point de chute universitaire pour des réfugiés encore retenus dans l’enfer de Gaza et pourtant possible à inclure dans le dispositif Pause du collège de France ce qui conduirait ainsi à sauver quelques individus. On regarde des images atroces, on déplore et le plus souvent, on affirme être impuissants. Certes, il y a eu des manifestations, des pétitions mais depuis que le mot génocide est pleinement admis par nombre d’institutions internationales gouvernementales ou non gouvernementales, de fait un génocide a lieu sans que nous en soyons affectés outre mesure. C’est selon l’expression de Boltanski une « souffrance à distance ». Nous assistons les bras ballants et un peu malheureux certes à la déconfiture des idéaux issus de la seconde guerre mondiale tandis que le fascisme qui règne aux Etats-Unis, en Israël et dans l’islamisme radical celui du Hamas entre autres, se diffuse sans encombre majeurs, soit par adhésion soit par refus de la critique, car chacun reste scotché à son camp sans valoriser la nécessité justement d’un rapport critique à l’histoire tel qu’il avait été théorisé par Jurgen Habermas. La pensée s’absente et les camps se figent, certes nous avons été d’abord tétanisés et moi même il m’aura fallu du temps pour ne pas craindre de ne dire que des bêtises si je prenais la plume. Mais si cette situation étrange s’éternise, elle témoigne d’un fait, nous sommes déjà dans des sociétés aptes au totalitarisme.

A cet endroit c’est Patrice Loraux qu’il faut convoquer car il a bien montré comment les sociétés se figent en totalitarisme par apathie émotionnelle, pétrification de l’affectivité : Il interroge ceux qui sont pris dans cette dynamique mortifère. « Vous représentez vous ce que vous avez fait » ou « ce que vos aïeux ont fait ou regardé ou subi ? »  Il insiste. « Une blessure ouverte n’est pas grave si elle fait souffrir, alors que cette impassibilité conduit au pire. (…) De proche en proche, le trauma diffuse à travers les peuples où sont  perpétrés les crimes. Il y a alors une réorganisation étrange du réel telle que tout ce qui serait faille réfractaire est annulé. Tout se fait compact, tout se soude »[5]. C’est cette soudure qui conduit au totalitarisme, à l’impossibilité de se séparer psychiquement et rationnellement du groupe.

Dans une telle configuration la honte peut faire effraction, la séparation n’est pas trahison de soi ou des autres mais mouvement pour se donner des lumières et pour maintenir un rapport critique au sein de sa propre société et lui proposer ainsi cette lumière neuve. Or justement , de toute part, aujourd’hui la honte est rare, elle s’absente face aux massacres du 7 octobre 2023, face aux massacre devenus génocidaires de la guerre réplique, s’absente face à l’islamophobie et face à l’antisémitisme. Sans doute que son retour témoignera d’une victoire de l’humanisation comme processus, car la honte c’est en effet selon Lévinas[6], de ne pouvoir cacher ce que nous voudrions soustraire au regard dans le conflit entre un désir irrépressible de se fuir et l’impossibilité de toute évasion. Avoir honte c’est être livré à l’inasummable et par là même en prendre conscience. Cette honte permettrait de sortir de l’impassibilité devant l’horreur, ce que Patrice Loraux[7] appelle redevenir passible après le spectacle des massacres, des crimes contre l’humanité et des génocides, et sans doute plus simplement face au mépris des droits de l’homme et du citoyen, pour quiconque. 

 Se représenter ce qui se passe, des films essayent de le faire et les voir c’est aussi faire de l’histoire, accepter de sortir de la tétanisation de nos affects,  et de notre pensée à l’arrêt, oui il faut voir le film de Nadav Lapid, Yes, qui a des accents pasoliniens pour décrire les dynamiques fascistes en Israël, celui de Scandar Copti Histoires de Haifa, qui montre comment la tradition d’un côté et une domination rapprochée des services secrets israéliens, vise aujourd’hui à casser les liens qui se tissent dans la vie ordinaire entre les citoyens palestiniens arabes d’Israël et les citoyens juifs d’Israël,  celui de Sepideh Farsi Put your soul on your hand and walk qui nous dit « regarde ! »

Ce sont trois esthétiques fondamentalement différentes et qui s’attellent à des taches différentes mais qui obligent, nous obligent à penser sans simplifier, à interroger et à refaire indissociablement de l’histoire et donc de la politique.

 

Ceux qui s’y attellent

Exception significative dans ce refus simple de l’histoire, les membres  de Third narrative  association affiliée à Standing together, qui comprend des acteurs palestiniens et israéliens. Ils déclarent en effet qu’ils ne se mettront pas d’accord sur le passé ni même sur le présent mais qu’il y a urgence à se mettre d’accord sur le futur. C’est l’objet de ce troisième récit. L’histoire n’est plus une ressource pour légitimer son point de vue face à l’autre, mais un point d’appui pour se projeter dans un futur commun. Le saut dialectique est ainsi réinventé avec la vie en ligne de mire et non pas la mort comme seule perspective. La réédition en poche en 2023 de l’histoire de l’autre chez Liana Levi, où l’on peut lire d’un coté le point de vue israélien de l’autre le point de vue palestinien sur trois faits historiques majeurs, la déclaration Balfour, la Nakba et l’Intifada, témoignait du même désir. L’objectif était bien de faire apparaître les contradictions et de faire réfléchir à la manière de les résoudre à l’avenir, ce que pour ma part j’attends aussi de l’histoire, non pas compter des points, mais proposer des outils, des analyses, des interprétations, des lumières en sachant bien que le récit historique est l’art de faire avec des trous et des ruines et que comme tel, il est bien selon l’expression  de Michel de Certeau une science-fiction, qui doit faire le deuil de l’objectivité et que c’est bien à ce titre que l’histoire non seulement peut mais doit produire un saut pour dépasser des contradictions matérielles et subjectives et tenter de donner le courage de ce saut. D’autres acteurs intellectuels soulignent la nécessité de redonner sa place à une pensée de l’histoire.  Ainsi Pankaj Mishra, Indien et Britannique qui vient d’écrire un livre intitulé le monde après Gaza, plutôt que de considérer que tout était écrit d’avance, souligne qu’il lui paraît logique de « rappeler que la création de l’État d’Israël est le résultat d’une contingence historique. Il n’y aurait peut-être pas eu cet État si l’Holocauste n’avait pas eu lieu. Mais l’Holocauste a eu lieu, a détruit la majeure partie de la population juive européenne et poussé les survivants à l’exil. » Il lui paraît aussi plus utile de dire que tous les pays colonie de peuplement n’ont pas fait de génocide et que la situation actuelle a plus à voir avec le racisme et le nationalisme qu’avec le sionisme comme tel. C’est ce tournant nationaliste et identitaire qui fait basculer l’Etat dans une trahison de sa légitimité si difficilement acquise, j’ajoute pour ma part que cela se trame certes dans un conflit entre la droite et la gauche sioniste depuis longtemps, mais la victoire de droite est bien plus terrible depuis la loi sur l’identité nationale de 2018. Quant à cette gauche qui a triché depuis 1948, elle ne ressemble que trop à d’autres sociales démocraties aux mœurs politiques faussement démocratiques. Mais elle a été dénoncée de l’intérieur et les Israéliens décillés ont fuit. Mais l’histoire est faite aussi de paradoxes, le président du congrès juif mondial exhorte Trump de faire libérer Marwan Barghouti pour qu’il y ait un « bon dirigeant » à la solution à deux états. Vincent Lemire et Anna C. Zielinska comparent le personnage à Nelson Mandela, Martin Luther King, Lech Wałęsa et Václav Havel qui sans avoir de solutions toutes faites, « ont fait partie d’un processus d’émancipation et de prise de conscience politique pour leurs peuples respectifs dès lors qu’ils ont été libérés. » Ces personnages constituent « une cristallisation des aspirations politiques, et cela aussi devrait être pris au sérieux, dans le moment de bascule historique que nous traversons. »[8]

L’histoire est traversée de lames de fond, mais elle demeure malgré tout  imprévisible.

 Le culbuto humain traverse injustice et justice, paix et guerres, c’est vrai, d’une manière sempiternelle dans l’histoire, mais notre tache, comme intellectuels dits de gauche est de tenter d’ouvrir les imaginaires de chemins de justice historique qui font au moins pour un temps, des lignes de vie.  

Encore une fois le sempiternel historique qu’il soit colonial, raciste, antisémite, génocidaire, n’est pas une perspective d’avenir. Il nous faut imaginer en sortir.

 

 

Sophie Wahnich

(Version UP18 – février 2026)


[1]Nous pensons à Philippe Joutard, Jean-Clément Martin, Pierre Laborie.

[2]Sur cet entrecroisement du temps vécu, on regardera, Thomas Luckmann, "Les temps vécus et leurs entrecroisements dans le cours de la vie quotidienne", Se réferer au passé, Politix n° 39, 1997, pp. 17-39. Et plus récemment Melanie Henry et Sophie Wahnich dir, Le carambolage des temps, Ecrire l’histoire , 2023.

[3]Bernard Lepetit, Les formes de l’expérience, Paris, Albin Michel, 1995.p.19.

[4]Idem

[5] Patrice Loraux, « Les disparus » dans Jean–Luc Nancy (dir.), L’art et la mémoire des camps, représenter exterminer, Paris, Seuil, coll. « Le genre humain », 2001, p. 41-59.

[6] Emmanuel Levinas, De l'Evasion, Fata Morgana, Montpellier, 1982, p 86-87.

[7] Patrice Loraux, « Les disparus » art.cit.

[8] The conversation, 28 octobre 2025.