De l’union à gauche – Juin 2026

 Faisant suite au discours de Jean-Luc Mélenchon à Saint-Denis (le 7 juin 2026)

L’histoire de la gauche française est riche de batailles tenaces : la critique de l’absolutisme monarchique, l’institution de la République et sa consolidation progressive, la lente conquête des droits économiques, sociaux et culturels, la résistance face aux fascismes, les luttes anti-coloniales, l’émancipation des femmes...  On y compte quelques grandes victoires, qui font un socle commun et la base des luttes présentes. On y compte aussi des défaites. En particulier dans les années récentes, où les régressions imposées par les coalitions néo-libérales sont nombreuses, et où de précieux acquis sont détruits, et cela dans tous les lieux où l’hyper-capitalisme trouve des relais politiques efficaces pour intensifier l’appropriation et l’exploitation marchandes du monde. 

Ces défaites sont liées au grand déséquilibre des forces en présence, ainsi qu’aux réseaux très puissants dont disposent la droite et l’extrême-droite, sur la base d’alliances désormais mondiales. Mais elles sont liées aussi aux divisions et aux déchirures de la gauche elle-même. A contrario, on sait ce que la gauche parvient à faire, même imparfaitement, lorsqu’elle est unie – au plan municipal, régional, national, européen aussi. 

À Saint-Denis ce dimanche 7 juin 2026, La France Insoumise s’est affichée comme force principale de la gauche, avec l’intention explicite de devenir le moteur d’une possible victoire. L’enjeu pour LFI est de « ne pas rater cette campagne » et de l’emporter non seulement à l’élection présidentielle mais aussi aux élections législatives, qui sont le cœur d’un jeu républicain vraiment démocratique. 

Dans le contexte actuel, au vu des multiples hésitations et tergiversations des autres partis ou mouvements de gauche, une telle revendication apparaît logique. On comprend sans difficulté le « nous avons gagné la primaire » de Jean-Luc Mélenchon : affaire de simple réalisme. Que l’on soit d’accord ou non avec les propositions actuelles de LFI, cette avance prise correspond à un important travail politique, dans les idées comme dans les mobilisations sur le terrain. La gauche « non LFI » ne peut s’en prendre qu’à elle-même : elle paye ses atermoiements répétés, son incapacité à élaborer un programme et à désigner un ou une candidate à la hauteur des attentes populaires ; l’offre politique « non LFI » reste confuse et engluée dans les rivalités personnelles.

Mais les citoyennes et citoyens payent trop cher cette situation détestable. En lieu et place d’un espace politique réellement ouvert et permettant l’élaboration démocratique d’un mandat présidentiel et législatif, LFI leur adresse la proposition étriquée d’un ralliement « clefs en main », autrement dit d’une nouvelle espèce de « vote utile ». C’est ce que le parti socialiste a imposé à la gauche pendant des années. On sait où cela a conduit. 

Dans ce contexte les irresponsables ne sont pas seulement du côté droit, qui font le lit du capitalisme continué et du fascisme qui l’accompagne. Ils sont aussi du côté gauche, par l’insistance perpétuelle sur ce qui divise (au lieu de promouvoir ce qui rassemble), par les querelles d’ego sempiternelles (et toujours aussi masculines), par l’incapacité à travailler vraiment – la politique est un art difficile, et nombre de ceux qui y prétendent gagneraient à être plus modestes, sans confondre moments médiatiques et travail de fond. La France Insoumise a bien sûr elle aussi grandement contribué à ce cafouillage, par un positionnement délibérément clivant qui risque de peser gravement dans la campagne présidentielle, comme il a pesé lors des dernières élections municipales.

Faisons l’hypothèse – plausible – que l’union des forces de gauche se fasse autour de LFI. Pourquoi pas ? Il faut savoir se mettre d’accord sur le principal, faire des compromis sans pour autant tomber dans un unanimisme factice. Pensons par exemple à la constitution, si essentielle mais si difficile, du Conseil national de la résistance ; à l’élaboration du Programme commun de 1972 – trop vite abandonné. Nous pourrions être à la hauteur de nos prédécesseurs. Et faire comme aux législatives de 2024, avec le programme du Nouveau Front Populaire, qui tenait plutôt bien la route, et qui reste une bonne base de travail. 

Mais cela requiert une élaboration collective et pluraliste qui fait gravement défaut, et cela partout à gauche aujourd’hui. Y compris à Saint-Denis. 

Car à l’évidence, la longueur d’avance acquise par LFI ne suffira pas, et les enthousiastes « on va gagner ! » de Saint-Denis sonnent très naïfs. Cette position aujourd’hui favorable peut se révéler non seulement fragile, mais aussi contre-productive. L’hypothèse d’un vote utile « anti-Bardella » est paresseuse. Il n’est pas raisonnable de compter sur un ralliement motivé par le seul anti-fascisme. Les menaces que l’extrême-droite fait peser sur la démocratie (et plus généralement sur l’ensemble des biens communs) sont bien réelles, mais il ne suffira pas de les dénoncer pour l’emporter au second tour. Cela ne permettra pas non plus de construire une position de premier tour suffisamment forte. 

Les votes de ceux qui sont sensibles aux questions de souveraineté, de liberté, de justice sociale, d’écologie, de culture, etc. – ne seront pas acquis sans une discussion de fond, effectivement pluraliste, et sans un programme élaboré et argumenté en commun. Faute d’une telle construction collective, la prétention de LFI à fédérer une alternative sociale, écologique, laïque et démocratique restera un vain mot. 

La pratique de l’hégémonie politique est délétère. Les attaques arrogantes et parfois haineuses des militants ou responsables LFI contre les autres parties de la gauche ont compromis ces dernières années et risquent de compromettre encore le mouvement même qu’ils entendent impulser. Elles sapent en effet sa capacité de rassemblement. On ne peut pas d’un côté critiquer la domination, s’autoriser du « tout-monde » d’Edouard Glissant et d’une « créolisation » ouverte et, de l’autre, prétendre avoir raison tout seul et détenir le monopole de la justesse politique. « Nous aimons tout le monde dans notre peuple, et nous reconnaissons à chacun le droit de critiquer » a déclaré Jean-Luc Mélenchon en défendant les territoires d’outre-mer. On voudrait que cela s’applique aussi aux élaborations politiques et aux engagements partagés. 

Le discours de Saint-Denis contient nombre de propositions intéressantes. Mais il porte aussi la marque des silences, quand ce n’est pas celle des propos inacceptables de ces derniers mois ou années : des considérations trop vagues sur le « non-alignement » et ce qu’il pourrait signifier aujourd’hui au niveau mondial comme au niveau européen (de quels ennemis faut-il se garder ? qui sont les dictateurs ? ) ; des propos incertains sur le Liban (envahi, oui mais par qui : par Israël ? par le Hezbollah et indirectement par l’Iran ?) ; très peu de choses sur l’Europe (et sur les conditions économiques, politiques, militaires de son émancipation) ; aucune explication sur le changement de pied d’un dirigeant et candidat qui avait promis de passer le main et qui occupe à nouveau la position centrale, pour ne pas dire... royale.  

Et s’agissant de ce peuple français en capacité de se recréer sans cesse, le déséquilibre est patent, au sein même du propos de Jean-Luc Mélenchon : d’un côté, une référence accentuée à l’histoire millénaire de la France, condensée dans le symbole d’une « basilique-république » métissée ; de l’autre, une occultation de l’histoire raciste du siècle dernier, qu’on ne saurait réduire à l’impérialisme colonial. Quelle place la « Nouvelle France » accorde-t-elle à l’Affaire Dreyfus et au tournant que celle-ci aura représenté dans l’histoire, en particulier dans celle de la gauche : la critique sans concession d’un antisémitisme qui imprègne la France, et qui au sein même de la gauche continue de prospérer sous couvert d’anticapitalisme ; la promotion des libertés et droits fondamentaux institués par la Révolution Française, finalement établis en 1946 comme principes constitutionnels ; la fondation d’une Ligue des droits de l’homme, toujours des nôtres, capable de dénoncer les violations dont ils font l’objet. 

Le silence de Jean-Luc Mélenchon sur cette partie décisive de notre histoire commune est inacceptable.

Alors, oui : la question qui doit être posée et travaillée est celle de l’union. Pas seulement au sens d’éventuelles alliances partisanes mais au sens plus profond d’un véritable « programme de front populaire », auquel il soit possible d’adhérer positivement. En lieu et place d’un « vote utile » qui ne convaincra personne, et qui en repoussera beaucoup. Mais il faut alors, raisonnablement et sérieusement, faire la liste des points qui divisent ou même qui fâchent, se mettre autour de la table, comprendre la raison d’être des divergences, et travailler à les dépasser. Un tournant est sans doute encore possible, pour installer le « débat présidentiel sérieux » auquel Jean-Luc Mélenchon dit aspirer. Il n’y a pas de temps à perdre. 

 Frank Burbage et Nathalie Chouchan

 NB : cette analyse sera prochainement suivie d’un texte de Sophie Wahnich