En mémoire d'avenir. Et pour ne pas perdre... - Frank Burbage

En mémoire d'avenir. Et pour ne pas perdre... - Frank Burbage

En mémoire d’avenir. Et pour ne pas perdre le cap d’une gauche en bonne capacité politique, et législative en particulier, le moment venu...

 

(...) Avanzan ya, banderas de unidad,

Y tú vendrás marchando junto a mí,

Y así verás tu canto y tu bandera florecer,

La luz, de un rojo amanecer,

Anuncia ya la vida que vendrá

 

(...) Ils avancent déjà, drapeaux d'unité,

Et tu viendras, allant à mes côtés,

Et ainsi tu verras ton chant et ton drapeau fleurir.

La lumière, d'un rouge lever de jour

Annonce déjà la vie qui viendra.

 

(Sergio Ortega / Quilapayún- 1973)

 

Elle a été chantée, dansée, fêtée, cette chanson. Par les plus âgés d’aujourd’hui, en direct et dans la belle espérance qu’avait relancé l’Unité populaire chilienne par son programme commun de 1969-1970, celle d’une voie démocratique vers le socialisme. Par les plus jeunes, dans ses multiples reprises, ou sous d’autres refrains, aux mille coins d’un monde où se cherchent et se maintiennent, tenaces, les forces d’émancipation.

Elle a aussi été pleurée. Dans la tristesse des batailles perdues, des camarades disparus, dans le désespoir et les impuissances entretenues. Les échecs et les défaites sont pires que tout ce qu’on imagine, et leur mémoire même vient hanter le présent. On s’en relève difficilement, parce que c’est la visée même d’un autre monde qui se trouve entamée, et avec elle, le ressort intime des engagements, des désirs et des utopies concrètes.

Or quand cette chanson s’invente – en 1973 – les choses vont mal déjà, dans ce Chili des possibles encore ouverts. Il y a les menées de la droite et de l’extrême-droite, d’une partie de l’armée jointe à la CIA, les enlèvements et les assassinats, les revirements de la Démocratie chrétienne qui s’était un temps engagée aux côtés de l’Unité populaire. Mais il y a aussi le poison de la division et même de la déchirure au sein de la gauche. Faut-il « consolider pour avancer » ou « avancer pour consolider » ? Faut-il s’en tenir au cadre légal et constitutionnel ou accompagner le mouvement populaire jusque dans ces dimensions insurrectionnelles – reprise en main collective des terres, des usines, des institutions ? Les tensions entre Allende et les communistes d’un côté, le Parti socialiste, la Gauche chrétienne et le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), de l’autre, n’auront pas été surmontées. Elles auront affaibli puis miné une coalition dès le départ fragile, qu’il aurait fallu au contraire travailler à consolider. On connaît la suite : la dictature militaire et financière, les années de terreur et d’exil, les difficultés immenses des mouvements et partis de gauche à reprendre pied et confiance. Beaucoup aura été tenté. Sans pouvoir empêcher les victoires d’une extrême droite triomphante, et cela encore jusqu’à ce très récent 14 décembre 2025.

Ce passé là fait signe vers notre présent : avec ses tours fascistes, impérialistes et belliqueux ; avec ses efforts et ses espoirs, fragiles, de composition d’un front unifié à gauche.

Cette fragilité n’est pas liée à telle ou telle contingence de l’histoire, ou de la géographie. Elle est structurelle, au regard de ce à quoi le « côté gauche » doit toujours faire face : l’inégalité des forces en jeu et des leviers de pouvoir dans lesquels elles s’expriment : au niveau mondial, des impérialismes surpuissants, des réseaux d’intérêts et d’idées extrêmement bien structurés, des entreprises tentaculaires et capables de faire plier les États eux-mêmes ; au niveau national, des positions de pouvoir, des hiérarchies sociales, économiques, politiques, idéologiques installées de longue date, y compris au sein des institutions destinées en principe à l’utilité commune et au bien public.

On le sait d’expérience historique comme de raisonnement : si la gauche est si souvent perdante, si la liberté, l’égalité et les biens communs dont elle entend servir la cause sont si souvent empêchés, ou détruits, c’est aussi parce qu’elle est désunie, incapable de construire ce fonds et ce front d’union qui ferait converger ses forces et ses luttes, qui rendrait ses propositions crédibles et qui lui permettrait de l’emporter, dans les urnes et plus largement dans la mobilisation sociale des énergies, des espérances et des enthousiasmes. D’attirer à elle aussi – car la gauche ne gagne jamais seule –  des forces complémentaires.

Il arrive évidemment aussi aux mouvements et courants et partis de droite d’être désunis. Mais c’est l’une des caractéristiques sociales et politiques du « côté droit » que de savoir habilement et opportunément faire taire ses différences et composer des blocs majoritaires. Leurs noms changent au fil du temps, mais l’hypothèse de l’union des droites est toujours activable : pour défendre les avoirs des groupes dominants, contenir les « classes dangereuses », pour tenir l’appareil d’Etat et les grands canaux d’information ou de culture, pour investir dans les technologies de la puissance et du contrôle, militaire comme civil. Et puis bien sûr aussi : pour lâcher quelques miettes de pouvoir d’achat ou de divertissement, qui sont aussi des secteurs rentables du marché culturel - panem et circenses.

Nous y sommes, en ce printemps 2026, une fois encore. Exception faite de quelques voix dissidentes et marginales, toutes les droites françaises se préparent, et depuis de longues années déjà, à une alliance avec le « Front [devenu Rassemblement] national ». Leurs visées s’entremêlent à celles d’une internationale du capital dont les relais idéologiques infiltrent toutes les sphères de la société. Ce coup politique n’est pas original. Il a déjà été joué en plusieurs lieux et moments de l’histoire. Il est rejoué en France et en Europe aujourd’hui, grâce à l’engagement maximal de ceux qui agitent les drapeaux du capitalisme technologisé et décomplexé, joint à ceux de l’identité suprématiste blanche, chrétienne et masculine. La haine du « wokisme » a remplacé celle du « bolchévisme » mais la rhétorique n’a quasiment pas changé. Les horreurs auxquelles une telle alliance a pu et pourra conduire sont tenues pour des accidents mineurs. Plutôt Hitler que le Front populaire – et l’on passera sans trouble de conscience sur « les détails ».

Qu’adviendra-t-il en France en 2026, en 2027, et dans les années qui vont suivre ? On a à l’évidence besoin d’une alliance de gauche suffisamment solide pour remporter des scrutins décisifs, au premier rang desquels les élections législatives. Pour redonner confiance à un mouvement social abîmé par des années d’autoritarisme gouvernemental, défendre et consolider l’état d’un droit vraiment démocratique, rétablir les biens publics fondamentaux et leur accessibilité sur l’ensemble du territoire, pour tous ceux qui en ont besoin, en inventer de nouveaux, aux croisements de toutes les exigences de justice : social, environnementale, culturelle, éducative, entrepreneuriale aussi. La richesse historique de la gauche se tient précisément dans ces efforts soutenus : le propre de l’intelligence populaire, c’est de savoir inventer sans obéir, et marier le souci des besoins présents à la préservation de l’avenir.

Partout en France, d’ores et déjà et dans tous les secteurs d’activité, des formes alternatives de travail et de production, de consommation, de culture et de partage sont engagées. Et ce sont elles, comme autant de « zones à défendre » , qui doivent être soutenues, consolidées, relayées et adossées à des politiques publiques adaptées – qui sachent aussi être respectueuses des besoins d’une élaboration démocratique. Ainsi considérée, la gauche ne manque pas de moyens ou de bases, populaires, intellectuelles et sensibles à la fois : il y a la multitude des engagements, des expériences et des inventions concrètes, où s’ancrent les possibles et les alternatives ; il y a aussi l’ensemble des communes et quartiers, au sein desquels le tissu associatif, les entreprises, les institutions, les engagements individuels ou collectifs peuvent être mis à contribution ; il y a encore, du côté des forces pensantes, un corpus d’analyse et de propositions de haute exigence et tenue intellectuelle, alliant les ressources de la recherche, de l’enseignement à celles des arts et de la littérature. Cinquante ans ont passé depuis les alertes du Rapport Meadows, et l’on sait très précisément ce qu’il faut faire pour préserver et même développer une habitabilité durable de la Terre, associant les milieux et les formes humaines de la vie à celle de la nature, et auxquelles nous devons tant. Le problème est justement d’y penser, vraiment. Et de penser à la faire, vraiment.

On attend quelques bons textes de synthèse, à la hauteur intellectuelle des enjeux du temps présent ; des éléments de programme politique, et suffisamment fédérateurs pour faire socle commun ; et surtout : le lancement tous azimuts d’une série de rencontres d’élaboration citoyenne – dans les communes, dans les quartiers, en sachant profiter, et joyeusement, des différences et des divergences, sans se laisser prendre au jeu des ambitions haineuses ou des accusations de caniveau.

Or à l’exact rebours de cette histoire porteuse d’avenir, à quoi travaillent les mouvements et partis et personnalités qui prétendent représenter aujourd’hui un peuple de gauche ? Ils offrent le spectacle quasi quotidien d’une piteuse division – et souvent aussi, d’une insigne prétention. Chacune ou chacun se pousse du col ou de la collerette en se disant le mieux placé pour occuper la première place. Les accusations les plus éculées font retour : les uns sont les « sociaux-traîtres », quand ce n’est pas les « sociaux-fascistes », les autres sont les « extrémistes », chacun se dit le meilleur rempart contre les formes nouvelles du fascisme. Point n’est besoin ici d’en rajouter, et l’on connaît d’avance ce mauvais film et très ennuyeux, ainsi que son issue. Ces bagarres partidaires-et-égoïstes ne sont pas seulement lassantes, elles sont proprement irresponsables et compromettent les chances d’une reconquête politique durable – les irresponsables ne se tiennent pas seulement du côté droit.

La politique n’est pas une science exacte, et dotée d’axiomes évidents, ou de conclusions nécessaires. C’est un art incertain, a fortiori lorsqu’on s’efforce de lui donner un sens et une modalité démocratiques, capable d’associer (enfin) la question écologique à la question sociale. Personne n’en est le spécialiste, ou le propriétaire. Il faut « présider (et d’abord réfléchir) en commun » - c’est le plus difficile. Loin des querelles d’investiture et des piteuses bagarres, on sait que cela a été possible, et que cela partie de notre « présent possible », aux prises avec beaucoup de dangers. C’est indispensable si l’on veut faire vivre une gauche intelligente et efficace à la fois, suffisamment puissante et suffisamment attractive pour imposer un tournant politique significatif.

La question des alliances de premier ou de second tour pour les municipales du mois de mars 2026, mais aussi, au-delà, celle d’un programme commun de front populaire pour les années à venir, portent bien cette urgence.

Frank Burbage (8 Mars 2026)

Voir en complément le texte de Sophie Wahnich : 2026-2027: l’ordre des raisons (du terrain) ou la déraison (des partis) publié conjointement sur le site de l'UP18.